Autoportraits

L’autoportrait photographique – De l’intime à l’universel

L’autoportrait photographique est né en même temps que la discipline, dont il a épousé l’histoire et même précédé les innovations. Marqué dès ses origines par l’autoportrait pictural, ce genre à part entière fraye son chemin entre introspection artistique et prétention au sens universel. Car, si la photographie permet de figer le temps, le regard sur soi mène immanquablement à s’interroger sur ses propres destin et condition d’homme. S’étant peu à peu mue en autofiguration ?– l’artiste devenant son propre modèle – au fil du siècle dernier, l’autoportrait photographique participe par ailleurs à alimenter la réflexion sur la nature même de l’image.

La tradition occidentale de l’autoportrait se développe à partir de la Renaissance, quand l’homme commence à se penser comme individu. Botticelli et Michel-Ange, par exemple, se représentent souvent dans les grands ensembles de personnages qu’ils peignent. L’artiste reste alors un parmi les autres. Le poids de la morale jugeant la prétention de l’homme à parler de lui s’allège à l’heure de la réforme luthérienne. Le protestantisme, en supprimant tout intermédiaire entre Dieu et le fidèle, fait entrer la religion dans la sphère privée. Ainsi, « l’autoportrait devenait le reflet d’une volonté de se situer socialement en pleine visibilité (voir l’autoportrait frontal de Van Eyck, L’Homme au turban rouge, 1433) ou dans son rapport étroit avec le pouvoir comme dans l’Autoportrait au tournesol de Van Dyck (1633), image parfaite de l’artiste courtisan », explique Marie Cordié Levy, auteur d’Autoportraits de photographes. Avec Rembrandt se renforce encore ce qui est le moteur propre à l’autoreprésentation : une conscience de soi multiforme, développée par l’introspection et la confession de failles intimes.

Paru en 2009 chez Photo poche – Actes Sud.

Le début du XXe siècle, sous l’influence conjuguée de ce perfectionnement du matériel photo (l’apparition des premiers Kodak puis des Leica, nettement plus légers et maniables) et de la diffusion des théories psychanalytiques, qui amènent l’art à se renouveler en le situant dans un rapport plus étroit à soi, est le théâtre d’une multiplication des recherches intimes, voire intimistes. Comme médium artistique, la photographie n’échappe pas aux courants et autres écoles, et les artistes photographes se sont souvent adonnés à l’autoportrait, sans s’y cantonner, contrairement à certains de leurs descendants. Formés au Bauhaus, Herbert Bayer (1900-1985) réalise un saisissant Autoportrait en Apollon amputé d’un morceau de son bras, quand Umbo (1902-1980) offre sa vision de l’autoportrait au miroir, l’appareil lui masquant la moitié du visage, un « œil en osmose avec l’appareil qui dérange notre vision du monde et libère nos esprits des stéréotypes », selon Marie Cordié Levy.

Si les artistes ont joué de la représentation de leur image en adéquation avec leur style et une recherche assumée d’eux-mêmes, modifiant les règles du portrait pictural classique, les photographes du réel, reporters, journalistes, documentalistes, se sont aussi livrés à l’autoportrait, quoiqu’en des proportions moindres.
Une autorisation que se donnent plus facilement les artistes et qui pourrait expliquer aussi pourquoi, par exemple, dans Italie (1933), Henri Cartier-Bresson contourne ce souci psychologique en ne montrant pas son propre visage mais ses jambes, étendues sur un muret, et son pied droit. Il inaugure presque le glissement de l’autoportrait du visage vers une partie du corps, pratique qui sera systématisée quelques décennies plus tard.

Une pratique ancrée dans son temps

L’apparition, au début des années 2000, des premiers téléphones portables dotés de la fonction appareil photo a créé « une vraie rupture dans la pratique de l’autoportrait » dans le grand public, selon André Gunthert. Les autoportraits, tout le temps et en tout lieu, se sont multipliés sous l’effet de cette innovation, a fortiori dans un contexte où les réseaux sociaux imposent que l’on choisisse une image pour se représenter, avatar ou portrait. Selon le chercheur, la tendance face à cette déferlante égocentrique serait aujourd’hui à la dissimulation. Thorsten Brinkmann (né en 1971) a clairement opté pour ce parti, lui dont le corps disparaît dans le décor et les amoncellements d’objets. « Je voulais travailler avec mon corps et les objets que je collectionne depuis quelques années déjà, mais je ne souhaitais pas être vu dans mon travail », dit-il. Dans son atelier de Hambourg, l’artiste se couvre de tout ce qu’il trouve, vêtements, tissus, cafetières avec un art de la dissimulation mêlé à celui du déguisement absurde où l’humour n’est jamais loin. « L’artiste dans son atelier est une figure mythologique et le visage est le trait principal du portrait. Dans mon cas, il s’agit aussi de l’artiste dans son atelier, mais aussi d’autoportrait et de représentation de ma façon de travailler, à travers ces portraits qui ont été pensés de manière classique. »

La déconstruction du portrait canonique (en masquant le visage, en le déformant, en travaillant l’image comme un peintre, en innovant dans les compositions…), loin d’épuiser les réponses à la recherche menée par les autoportraitistes, les porte au contraire plus loin encore. Le sens du regard sur soi est soutenu par la recherche formelle des photographes contemporains, laquelle élargit le champ des possibles.

source Charles Dannaud - artshebdomedias
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